Il était une fois…  

Étrange façon de commencer à philosopher sur la gratitude, et pourtant. Ne sommes-nous en période des fêtes de Noël, pendant lesquelles tout est possible ? Cette magie spéciale, cette féérie qui s’amplifient pendant ces derniers jours de décembre, sont pour moi parfaitement propices à ce sentiment, cette émotion, ce ressenti puissant que notre cœur vibre.  

Bien plus spirituelle et fondée sur l’âme que la reconnaissance, la gratitude s’exprime avec ferveur et passion, pour toute réalisation d’un rêve, ou pour l’acceptation d’un cadeau de la vie, matériel ou non. Permettez-moi de vous accompagner dans votre propre rencontre avec cette joie bien particulière, par ce petit récit.  

Il était une fois, dans des temps anciens et une contrée disparue aujourd’hui, un homme qui se prénommait Jonas, et qui vivait dans une chaumière au fond des bois, éloignée du village le plus proche. Cette forêt était si dense et si sombre que le soleil ne parvenait pas à glisser ses rayons entre les branchages entremêlés. Elle semblait inhabitée et inhospitalière car aucun bruit ne s’en échappait, aucun chant d’oiseaux. Tout était feutré.   

Cette atmosphère très triste convenait parfaitement à Jonas, qui ne semblait jamais satisfait de sa vie. Rien ne le comblait, ni ne le faisait rire. Parfois, un léger rictus se dessinait sur ses lèvres, lorsqu’il observait les enfants au village s’amuser. Mais il était plus à grommeler dans sa barbe qu’à exprimer un quelconque sentiment de joie. Il semblait n’avoir jamais vécu que seul.

Bûcheron de son état, il vendait ses fagots à l’aubergiste, au meunier, aux habitants qui n’avaient pas toujours le temps de partir ramasser du bois, et surtout au seigneur de la contrée dont le château immense possédait plus de cent cheminées. Bien qu’il vivait simplement, il ne manquait de rien et était en bonne santé. Pourtant, il rêvait de mieux, sans vraiment savoir exactement ce qu’il désirait, et était donc aigri.  

En cette veille de Noël, Jonas se rendit au village, afin de livrer une charrette entière de ses plus beaux fagots de bois à l’auberge, qui organisait un grand festin  le soir pour tous les villageois. Il avait neigé abondamment, et l’épaisse couche qui recouvrait la route faisait peiner l’âne du bûcheron et glisser les roues de la carriole. Un silence pesant enveloppait l’équipage et lui donnait une allure fantôme.

Puis brusquement, une fois sortis de l’épaisseur des bois, ils furent aveuglés par les rayons du soleil couchant, qui projetaient des reflets d’or et de rose sur le manteau blanc formant un tapis uniforme sur le sol. Un vent piquant soufflait en rafales, provoquant des petites congères dans lesquelles les pattes de l’âne s’enfonçaient brusquement.  

Jonas commença à maugréer. Voilà que le trajet allait être difficile, et qu’il perdait du temps. C’était vraiment pour arranger l’aubergiste qu’il avait accepté de lui porter ce soir des fagots. Certes, il serait bien payé en retour, mais il n’avait pas pensé que le chemin serait aussi difficile. Et voilà ! Il prit soudainement conscience qu’une fois encore, il n’était pas satisfait de sa vie. Il leva un moment les yeux vers le ciel, semblant attendre des réponses à ses revendications. Mais il se posa la question de ses véritables aspirations. Que voulait-il ? Était-il suffisamment précis dans ses demandes, ses prières ? N’avait-il pas tout ce qui convient à un homme pour être heureux ? Non, affirma-t-il avec force en lui-même. Il était seul, sans famille. Sa chaumière transpirait la tristesse. Il manquait les éclats de rire d’un enfant. Et puis, personne ne venait le voir, peu lui adressait la parole. Il reconnaissait ne pas être un grand bavard, mais il avait toujours été ainsi. C’étaient les autres qui agissaient et vivaient étrangement, et non lui.  

Tandis qu’il réfléchissait ainsi à son existence morne et grise, les premières lueurs des maisonnettes du village apparurent enfin. Le soleil finissait de tomber derrière l’horizon, et les gens se hâtaient de rejoindre leur foyer. Tout ici respirait la vie, les petits bonheurs quotidiens, l’agitation, l’entrain. Tout était l’opposé de l’environnement de Jonas et de ses habitudes. Il grimaça, et dirigea l’âne vers l’auberge, situé dans le centre. Il n’existait qu’une rue, et les chaumières avaient poussé le long de celle-ci comme des champignons.     

Soudain, surgissant comme un être féérique au milieu de la route, une vieille femme tremblotante chancela et tomba sur la neige durcie. Jonas arrêta immédiatement sa charrette, et bondit pour porter secours à cette pauvre créature. Celle-ci gémissait et tentait de se relever tant bien que mal, mais à chaque tentative, l’un de ses pieds glissait. Le bûcheron se pencha, attrapa la malheureuse sous les bras, et parvint lentement à l’entraîner sur une petite terrasse. « Alors, Madame, vous allez bien ?, questionne maladroitement Jonas.  

  • Oui, mon bon Monsieur. Merci beaucoup, répond-elle d’une petite voix chevrotante. J’ai simplement glissé, mais je crains de m’être foulée la cheville.  

  • Je peux vous emmener jusqu’à l’auberge, si vous le souhaitez ?  

  • Ah, c’est vraiment gentil. C’est d’ailleurs là que j’allais. Brrr…j’ai un peu froid.   

  • Attendez, je vais vous envelopper dans cette couverture que je prends toujours, pour le cas où.  

  • Oh! comme votre gentillesse me réchauffe le cœur ! Je suis percluse de rhumatismes, j’ai beaucoup de mal à marcher et je tombe très souvent.  

  • C’est étrange, car vous conservez le sourire, une vraie joie de vivre. Alors que vous devriez pester contre les aléas de votre vie.  

  • Mais pourquoi devrais-je me plaindre ? Je suis tellement remplie de gratitude envers la vie, parce que mes deux fils viennent me visiter très souvent, mes voisins adorent bavarder avec moi, ils m’amènent plein de douceurs à déguster. Alors certes, j’ai mal partout, mais je reçois tant de joies par ailleurs, que je ne peux pas bouder la vie. Et vous ?  

  • Oh, il n’y a rien de bien intéressant à dire. Mon existence est normale et sans attrait.   

  • C’est bien dommage que vous preniez les choses aussi tristement. »  

Jonas, troublé, porta la vieille dame jusqu’à la charrette, la couvrit avec la couverture, et poursuivit son chemin vers l’auberge, écoutant sans vraiment l’entendre le doux babillage de sa passagère. Il demeurait fortement étonné que, malgré toutes ses souffrances, elle garde ainsi un moral joyeux. Elle semblait ne pas se préoccuper de ses douleurs, toute à son bonheur de voir ses enfants, de partager du temps avec ses voisins. Il secoua la tête, en se disant qu’il devait cesser de se poser toutes ces questions. Elle était âgée, et perdait donc ses repères. Non, c’est lui qui détenait la vérité. La vie n’était pas un conte de fées, il n’y avait rien à fêter, à louer, à gratifier.   

Parvenus à l’auberge, le bûcheron accompagna la vieille dame auprès du feu, puis déchargea ses fagots de bois. Il entendait les rires et les conversations, les chants des enfants excités par Noël, et il en éprouvait une douloureuse nostalgie et une pointe de jalousie. Quelle chance ! La blessée était entourée d’attentions douces et charmantes, et elle ne cessait de remercier le ciel de recevoir autant d’amitié et d’attentions chaleureuses.   

Jonas, mû par une étrange sensation et un sentiment de désir de compagnie, décida lui aussi de profiter des bienfaits de la soirée qui s’annonçait. Il emmena son âne dans l’étable, à l’abri du froid, près d’une mangeoire bien remplie. L’animal se jeta goulûment sur le fourrage, comme s’il n’avait jamais rien dégusté d’aussi délicieux. L’homme s’étira, sentant la fatigue envahir ses muscles, et une brûlure piquer ses yeux. Peut-être serait-il plus opportun qu’il se repose, là, jeté dans le foin, plutôt que de se joindre à des gens qu’il ne connaissait pas du tout et avec lesquels il ne saurait quoi partager ?  

La porte de la grange s’ouvrit en grinçant, et une jeune femme s’avança vers la stalle de l’âne, un grand chien collé contre ses jambes, qu’elle tenait fermement au bout d’une courte corde. Il s’arrêta net en apercevant Jonas, stoppant immédiatement sa maîtresse.   

« Excusez-moi, demanda-t-elle d’une voix calme et douce. Il y a quelqu’un ?  

  • Euh…oui, répondit avec surprise l’homme. Je suis le bûcheron et je viens de mettre mon âne à l’abri. Mais…euh…je ne comprend pas. Vous ne me voyez pas ?  

  • Non, en effet, répondit-elle en souriant. Je suis aveugle de naissance.  

  • Ah, je comprend. Vous devez être remplie de chagrin, et je suis là, à l’augmenter avec mes questions idiotes et déplacées. Pardonnez-moi.  

  • Mais non, ne vous inquiétez pas. Vous ne m’avez pas blessée. En fait, mon mari m’attend à l’auberge, mais mon chien Pim m’a fait, semble-t-il, une petite farce. Il guide mes pas, et me sert d’yeux lorsque je dois me déplacer. Il sait où se trouve l’entrée de cette chaumière, mais je crois qu’il désirait dire bonjour à votre âne. Il adore les autres animaux. Et non, je ne ressens aucune peine, ni colère, parce que je n’y vois rien. Au contraire. Je suis tellement pleine de gratitude, car ma cécité me permet de lire dans les cœurs. D’ailleurs, le vôtre est si rempli de chagrin et de solitude que j’en ai mal pour vous.  

  • Oh, vous savez, ma vie est très simple, sans feu d’artifice ni explosion de joie. Plate, terne. Mais vous me racontez des sornettes. Vous ne pouvez ressentir de la joie de ne pas voir, ni éprouver la moindre reconnaissance envers cette existence qui vous a tout dérobé.  

  • Vous vous trompez. Grâce à mon handicap, je suis sûre que mon mari m’aime pour ce que je suis à l’intérieur et non pour mon physique. Il m’a offert à Noël dernier Pim, qu’il a lui-même dressé pour qu’il devienne mes yeux. Et mon chien m’offre tellement d’affection, nous sommes soudés et si proches, que j’en ai les larmes qui m’envahissent chaque fois qu’il lèche ma main ou qu’il pose sa tête sur mes genoux. Et lorsque mon mari me tient contre lui dans ses bras, que j’entends nos cœurs battre à l’unisson, l’émotion et la joie qui montent en moi sont si fortes que j’en défaille chaque fois. Ma gratitude est intense, je remercie la vie de ces merveilleux cadeaux qu’elle a placés sur mon chemin. Sans ma cécité, je ne connaîtrais pas ce bonheur absolu. Alors oui, je peux vous l’assurer du plus profond de moi, je ne cesse de louer le ciel pour tout ceci. Et pour rien au monde, je ne voudrais changer quoi que ce soit. »  

Jonas est profondément ému. Comme un voile qui se déchire brusquement, de merveilleuses sensations l’étreignent et prennent possession de son cœur douloureux. Cette jeune femme est un ange venu sur terre pour lui montrer le chemin de la joie, du partage, de l’amitié, de l’amour. Tout comme la vieille dame, elle ne s’attache pas à ses douleurs, préférant vivre pleinement chaque petite joie se présentant à elle. Pourquoi ne pas essayer ? Que risque-t-il ? Rien ne pourra être plus dur que sa solitude actuelle.   

Jonas accompagne la jeune aveugle et son chien jusqu’à l’auberge, s’attendrit des rires qui le peinaient auparavant, s’approche de l’âtre dans lequel un bon feu brûle, embrasse avec tendresse la vieille dame. Ce qu’il éprouve en cet instant est d’une telle puissance, d’une telle beauté, comme une explosion d’arc-en-ciel dans son cœur, qu’il éclate soudainement en sanglots. Il comprend combien la gratitude est née en lui, celle d’avoir été sauvé par ces deux rencontres miraculeuses, et combien ce sentiment est un cadeau d’amour de la vie. Il a reçu, il offre en échange cette reconnaissance magnifiée et décuplée. La joie est enfin là ! Jamais encore il n’avait vécu plus beau réveillon de Noël. La soirée, la nuit, furent une avalanche de partage, de victuailles, de vin, de bonne humeur, de rires, d’amitié. Quelle chance, quelle grâce venaient enfin de le toucher. Son cœur ne cessait de chanter les mêmes mots : Merci ! J’éprouve une profonde gratitude !  

Là-bas, dans les bois, loin du village, les arbres desserrèrent leurs lourdes branches, aérant la forêt toute entière, libérant la maisonnette de Jonas du noir. Les oiseaux commencèrent à lancer leurs trilles, les fleurs d’hiver s’épanouirent, et les couleurs et la joie revinrent habiter ces lieux enchantés.  

Danièle Delrieu